L'ART MINÉ
Trond Borgen (critique d'art)

Agnès Tiffon remplace le cerf (le cerf de l'imagerie française des couchers de soleil correspond à l'élan de l'imagerie populaire norvégienne) par « L'œuf dans le coucher de soleil », titre de l'œuvre. Comme commentaire sur le désir que les gens ont de pouvoir reconnaitre ce qu'une peinture représente (tout le monde peut voir que c'est un cerf au coucher de soleil) « L'œuf au coucher de soleil » est bien concret et facile à comprendre : c'est fait d'œuf - de l'œuf sous plastique - tout le monde peut voir ce que c'est ! Le matériau et la technique deviennent le motif dans l'image et en fait la critique du cliché. Dans son exposition au musée de l'Association d'Art de Stavanger, Tiffon souligne la notion de l'art et de son statut aujourd'hui.

..Elle le fait avec les exigences continuelles du modernisme d'autocritique. Et elle fait exploser les cadres de l'art conventionel. Non seulement utilise-t-elle des matériaux non artistiques - en plus des images d'œuf, elle a également des « Couchers de soleil norvégiens », faits de pétrole brut (de Mer du nord) plastifié - mais elle a aussi entassé des tableaux de couchers de soleil éxécutés de façon traditionnelle à l'aquarelle, au dessin et autres tech
niques et encadrés, sur une palette au milieu du sol.

«Euphorisme», installation insitu, Association
d'Art de Stavanger - Novège

Mais nous ne pouvons pas voir ces tableaux : ils sont scellés sous un film plastique, et nous sommes forcés de regarder les tableauxd'œuf et de prétrole brut à la place. C'est à dire que nous nous voyons forcés à réfléchir sur la notion de l'art et de ses conventions. Elle ne s'arrête pas là : dans la Galerie Holmen, au centre de la ville, elle montre plusieurs couchers de soleil ; cette fois ce sont des photocopies couleur plastifiées des originaux inaccessibles présentés au musée sur la palette. Alors nous découvrons que nous manquons d'idée pour définir ceci : car ne sont-ce pas là que des copies seulement ?... dans lesquelles elle a introduit sur la vitre de la photocopieuse : des emballages de comestibles qui changent l'image du paysage et s'y ajoutent. D'autres ne sont apparemment que des copies mécaniques - car Tiffon en a changé la couleur ici et là, ainsi ces images ne sont-elles que des copies fidèles aux soi-disant originaux. La notion d'originalité n'est plus évidente. En approfondissant on verra que c'est le sujet sur la valeur marchande de l'art dans la société actuelle qui est traité. Lorsque Tiffon scelle ses tablaux conventionnels et nous donne à la place des œuvres d'art faites de matériaux « sans valeur », elle mine l'opinion que l'on peut avoir de l'art comme marchandise commerciale qui domine totalement aujourd'hui.
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Elle soulignait ceci lorsqu'elle organisait, il y a quelque temps, un tour en Norvège pour déployer ses baldaquins en plastique incrustés d'images de couchers de soleil. Non pas pour vendre, ni pour les montrer dans des galeries établies, mais comme acte subversif. Bien sûr que cette ligne de pensée a ses racines dans le dadaïsme et le mouvement Fluxux des années 60. Mais Tiffon n'est pas une vulgaire copieuse, et elle n'utilise jamais l'art pour faire des illustrations conséquentes sur les théories ou le jargon à la mode. Elle s'implique au contraire, honnêtement dans le débat du rôle de l'art et de l'avenir de celui-ci ; et elle essaie de le reconquérir pour le sortir du circuit commercial. C'est pour cette raison que le point culminant de son exposition est l'installation «Euphorisme», où les ballons remplis de gaz avec des aphorismes inscrits dessus, s'élèvent de verres remplis de cognac. L'odeur du cognac remplit la salle de son essence volatile - elle s"évapore et doit être saisie sur le moment. Le public peut se déplacer entre les verres pour lire les inscriptions sur les ballons au risque de les renverser.
Là aussi, elle souligne l'art comme étant éphémère et non marchandise. Car le cognac s'évaporera, et le gaz suintera lentement des ballons. L'Euphorie du titre - bien-être créé sous l'effet d'un stimulus, enivrement - ne commente pas seulement le cognac comme ayant été la source de revenu familial Tiffon en France, elle met l'attention également sur la façon dont nous utilisons l'art dans la société actuelle.
Doit-il nous donner seulement un moment d'extase, l'enivrement d'un instant, avant que nous soyons prêts à continuer notre route afin de consommer de nouvelles extases ? Ou-bien est-il encore possible d'utiliser l'art dans nos reflexions plus fondamentales et plus profondes sur les particularités et les possibilités de l'art et le sens de celui-ci dans nos vies ?

Ceci est l'exposition d'Agnès Tiffon qui la révèle comme étant une artiste accomplie. Elle se positionne au premier rang dans son domaine ; et - bien que cela paraisse un paradoxe - l'installation « Euphorisme » devrait trouver sa place dans la collection permanente du Musée d'Art du Rogaland. Là, elle pourra toujours se montrer subversive contre les conventions qui se trouvent à l'intérieur de l'Institution d'Art.
Trond Borgen, critique d'art .

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