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LA PESANTEUR ET LA GRÂCE.

Haugesund, octobre 2008. Dans le cadre de l’exposition collective Dynamo-Haugesund 08, Agnès Btffn présente le projet ”ÅÅÅ - Plongeon dans l’Univers”. A l’entrée du centre d’art (Haugesund Billedgalleri), une affiche de Btffn à l’adresse du plus grand nombre sur laquelle on peut lire ” Bienvenus pour une promenade sur un pont au couché du soleil, le moment où le soir l’horizon s’élève devant le soleil, avec un objet ou une sculpture se balançant sur la tête”.

Invitation cocasse à laquelle on ne sait au premier abord s’il s’agit d’une invitation à contempler la sublime beauté de la Nature, ou bien d’un clin d’œil ironique aux adeptes de l’art à la Odd Nerdrum. Cet artiste norvégien se fait en effet depuis quarante ans environ le héraut défenseur d’une forme d’art qu’il qualifie lui même de ”kitsch”, c’est à dire un art se fondant sur un figuralisme traditionnel, et visant à l’expression d’affects le plus souvent relégés au rang de sentimentalisme arriéré par les garants de l’héritage moderniste. Nerdrum déplore ainsi qu’il est aujourd’hui devenu impossible pour un artiste d’aspirer à rendre la beauté d’un couché de soleil sans subir rires et moqueries de la part du clergé du monde de l’art contemporain.
Agnès Btffn a d’ailleurs passé au crible ce cliché du joli couché de soleil comme typique forme de Beau en art en réalisant à partir de 1992 des séries de peintures, aquarelles, collages ou photographies déclinant ce thème en de multiples variantes aux qualités plastiques volontairement inégales.

Mais s’il y a indéniablement un jeu avec une forme-clichée du Beau dans l’invitation de Btffn à nous promener sur un pont au moment du crépuscule, la précision de la définition d’un couché de soleil comme ”moment où le soir l’horizon s’élève devant le soleil” conduit à dépasser cette dimension ironique du projet pour nous ouvrir à une expérience que l’on pourrait qualifier de copernicienne. En effet, de la même manière que Nicolas Copernic mit en évidence que la Terre tourne autour du soleil et non l’inverse, par une courte précision sur le phénomène ”couché de soleil”, Agnès Btffn nous amenne à véritablement prendre conscience du couché de soleil comme signe de l’héliocentrisme, comme signe simple et concret du mouvement de la Terre au sein de notre système solaire, au sein de l’Univers.
L’ironie visant le Beau-cliché qu’est le couché de soleil est retournée par une nouvelle mise en perspective de ce phénomène. En observant durant de nombreuses années des couchés et levés de soleil, Agnès Btffn en est venue à réviser sa compréhension de ces phénomènes quotidiens. Elle nous invite désormais à voir et à comprendre que bien plus que le spectacle de jolies couleurs changeantes inspirant de trop typiques jolies œuvres d’art, le couché de soleil peut se faire évènement d’une ampleur extraordinaire: un évènement qui par une combinaison de compréhension scientifique et de contemplation esthétique peut nous ouvrir à une sensation d’ancrage dans la dynamique cosmique.
La sensation d’ancrage, de présence concrète dans l’Univers au cours de la promenade sur un pont pour assister au mouvement de la Terre est renforcée par le challenge que représente le porté d’un objet ou d’une sculpture sur la tête. Le là-bas, le spectacle du mouvement de la Terre par rapport au soleil se manifestant sur la ligne d’horizon, se mêle en effet à une concentration sur le là de notre corps portant l’objet: sensation de poids sur la tête, équilibre précaire de l’objet obligeant à une concentration sur nos mouvements et sur les sensations que nous communique notre corps devenu socle, ou plutôt énergie de mise en mouvement d’un corps autre. Sensation de se sentir corps traversé de pesanteur, vision d’un là-bas à l’horizon, et compréhension objective du phénomène de mouvement de la Terre dans le système solaire se combinent en une sensation totale d’emportement dans la dynamique cosmique. Flottement sublime, point d’Archimède entre grâce et pesanteur.
Peut-être est ce d’ailleurs pourquoi Agnès Btffn nous invite sur un pont, comme en suspension entre le terrestre et le céleste? En apesanteur?

Cette idée de suspension se retrouve en écho dans l’aménagement de la salle Otto Johannessen du centre d’art d’Haugesund en un lieu de repos dédié à la contemplation de la lumière du soleil. Confortablement allongés dans des hamacs brésiliens blancs, comme flottant entre sol et plafond, les visiteurs sont invités à prendre le temps de vivre le mouvement de rotation de la Terre autour du soleil en observant sur le sol le lent déplacement de la lumière solaire venant habiter la salle.
Les visiteurs peuvent également regarder dans cette salle un film sur un couché de soleil dans lequel Agnès Btffn met en évidence l’héliocentrisme en plaçant constamment le soleil au centre du cadrage. Par ce film, Btffn développe une œuvre plastique dont le travail sur la composition permet de visualiser sa réflexion sur le mouvement de la Terre, mais elle ouvre également un dialogue avec la performance ”hors les murs” que constitue la promenade sur le pont, et manifeste ainsi encore son souci de créer des dynamiques entre les différents aspects du projet ”ÅÅÅ –Plongeon dans l’Univers”. Toujours selon cette logique de mise en dialogue des différentes dimensions du projet, juste à côté de l’écran, l’artiste a aménagé un espace-atelier où chacun peut réaliser un objet qu’il pourra ensuite essayé de porter sur la tête, dans la salle, ou en déambulant dans Haugesund au moment du couché de soleil vers le pont d’Hasseløy (Bakarøybrua pour les habitants d’Haugesund).

Lorsqu’ Agnès Btffn commença en 2004 à s’intéresser au porté d’objets divers sur la tête sous forme de performance, la dimension collective du projet était bien moins prononcée qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Le porté d’un objet se voulait un moyen symbolique de faire comme “les autres de l’autre côté de la Terre”, et un questionnement sur le sens d’une action hors de son contexte traditionnel. Le porté d’objet hors d’un contexte strictement utilitariste permit en effet à Btffn d’engager une réflexion sur le ressenti de cette action, à la fois par une prise de conscience renouvelée de la notion de pesanteur, et par une immersion au sein d’un public peu habitué à ce type de spectacle.
Mais à travers la performance du porté d’objets sur la tête, le rapport à l’autre, celui qui “vit de l’autre côté de la Terre” et le spectateur européen, qu’il soit français ou norvégien, n’était pas directement inclusif, mais distant, imaginé ou observé.
La dimension éthique du projet d’Agnès Btffn s’est ensuite affirmée par l’invitation donnée au public à déambuler avec un objet sur la tête, comme à Flørli en Norvège durant l’été 2007. Mais l’éthique de la communion est encore davantage marquée à Haugesund avec l’atelier de fabrication d’objets à porter ouvert à tous, et par l’invitation faite à marcher en groupe vers le pont d’Hasseløy.
Cette éthique du “ensemble” qui a progressivement germé dans le projet de Btffn, se retrouve également comme en écho sur un plan matériel dans le souhait récent de l’artiste de réaliser des objets à porter qui se tiennent par eux-mêmes, sans colle ni moyens rajoutés pour lier entre-eux les éléments de l’objet fabriqué: par exemple une forme plus ou moins sphérique réalisée à base de feuilles de papier journal nouées ensemble, ou bien une forme à base de sacs plastiques tressés.
Ce choix technique exprime une volonté de Btffn de manifester une communion harmonieuse des éléments constituants les objets fabriqués, une unité essentielle propre à chaque objet selon ses matériaux de construction. À la fois simples et complexes, d’une ordonnance évidente, les objets semblent comme animés d’une force unifiante. Par ce mode de construction, l’artiste semble aussi vouloir actualiser de manière symbolique la force de gravitation liant et règlant entre-eux les corps célestes dans l’Univers.

Ce qui se révèle dans le projet ”ÅÅÅ - Plongeon dans l’Univers”, c’est l’attention particulière portée par Agnès Btffn aux jeux d’échos et de parallèles entre différentes dimensions de communion: communion des matériaux assemblés, communion des humains réunis dans l’action et la contemplation, et communion des corps célestes dans la dynamique de l’Univers.
Le projet de Btffn semble ainsi fonctionner comme une synthèse à structure gigogne où l’ensemble des actes et des éléments plastiques mis en jeu se fondent sur une seule et même dynamique, celle de la communion.En s’inspirant de la la célèbre théorie des stades de l’existence formulée par Søren Kierkegaard, on pourrait classer en stades esthétique, éthique et religieux les différentes dimensions de la structure gigogne du projet de Btffn.
Stade esthétique du travail sur les objets à porter, stade éthique de l’implication du public dans la réalisation d’objet à porter et la promenade sur le pont, stade religieux de l’aspiration à l’instant parfait, à la sensation d’ancrage dans l’unité de l’Univers.
Un instant dont la perfection dépend de nombreux paramètres que l’artiste ne peut tous contrôler, ce qui confère au projet “ÅÅÅ - Plongeon dans l’Univers” un caractère spirituel de rencontre avec l’altérité du monde, le hasard, et le temps.

Par sa dimension pastorale, ce projet pourrait même être considéré comme le stade religieux de l’œuvre d’Agnès Btffn qui dans son ensemble se prète à une structuration kierkegaardienne en stades esthétique, éthique et religieux. Btffn n’a pas elle même recours à cette structuration tripartite pour caractériser son travail, mais cet outil conceptuel permet de rendre compte des différents axes de recherche de l’artiste dans leur cohérence d’ensemble.
Les recherches de Btffn s’orientent en effet vers des questionnements proprement esthétiques lorsqu’elle met en œuvre différents projets par lesquels elle interroge le statut de l’œuvre d’art comme objet, et le sens même de l’activité artistique.
Cette préoccupation caractérise en particulier les modes de réalisation et d’exposition variés des séries de “couché de soleil” jouant du cliché de la “jolie œuvre d’art”, ou encore des installations comme “Euforisme” à Stavanger en 1998. Un des élément de cette installation concistait en des fils tendus entre des verres remplis de cognac et des ballons argentés sur lesquels étaient inscrits des aphorismes. Ainsi que le remarquait le critique d’art Trond Borgen, la qualité artistique de l’installation reposait en partie sur le gaz contenu dans les ballons et sur les vapeurs de cognac contenues dans les verres. Une fois le gaz échappé des ballons et les vapeurs de cognac évaporées, l’œuvre perdait l’une de ses dimensions expressives essentielles. “Euforisme” renvoyait également à une réflexion sur le statut de l’art aujourd’hui; pour beaucoup un divertissement ou une simple bouffée d’ivresse.
La problématique de l’œuvre d’art comme objet, et comme chose commercialisable, est travaillée de manière plus radicale encore avec la performance “Route” que réalisa Agnès Btffn en 2000 entre Paris et Oslo, et en 2001 sur les routes du Danemark à bord d’un camion plein de vide: à l’idée d’œuvre matérielle et volumineuse que pouvait évoquer le camion, l’artiste opposa le vide et l’action de la performance qu’elle réalisait dans des ville-étapes.

Une dimension plus explicitement éthique caractérise en revanche le projet “Bånsåm” bien que ce projet se base sur une œuvre sculpturelle aux qualitiés plastiques particulièrement soignées. “Bånsåm” est une installation interactive mettant l’accent sur la communication, sur l’échange et la discussion autour de thèmes de société comme l’immigration, la tolérance, l’intégration. Montée dans des espaces publics comme dans le hall de la gare de Stavanger en 2003, l’installation se présente sous la forme d’un espace intime défini par des éléments sculptés verticaux disposés en cercle. Ces éléments constitutés de plaques de bois se caractérisent par leurs contours en forme de silhouettes de gens, enfants et adultes, qu’Agnès Btffn a rencontré par le passé. Chaque élément présente deux silhouettes se faisant face, et semble ainsi visualiser et matérialiser ce qui normalement est invisible et immatériel: l’espace entre deux personnes communiquant, l’échange entre des personnes. Les silhouettes en négatif évoquent la trace, l’empreinte matérielle de personnes existant, tandis que l’entre-deux silhouette devient marque d’une rencontre. Par l’installation / performance “Bånsåm” se joue une dynamique entre la matérialité des ”entre-deux” que constituent les éléments en bois, et l’immatérialité des rencontres réelles entre les personnes participant aux discussions initiées au sein de “Bånsåm”.

La performance de Btffn concistant en la récitation et la mise en scène du poème “Billots dagues coutelas” de Torild Wardennær est également un projet présentant une dimension éthique et humaniste marquée. Mais ce projet constitue en revanche comme le pôle opposé du projet “Bånsåm”. En effet, à l’esprit de rencontre, de rassemblement et d’humanité caractérisant “Bånsåm”, s’oppose le poème ”Billot dagues coutelas” constitué sucessivement d’une liste d’armes et d’une liste d’éléments du corps humains. Par cette mise en liste, l’humain est morcellé et perd ainsi son humanité même pour ne devenir que matières, liste d’éléments “mécaniques” d’un corps-machine. La liste d’arme évoque également la séparation, la destruction, la souffrance d’un corps qui n’est plus corps vivant mais somme de parties. Liste d’éléments du corps humain et liste d’armes se renvoient l’une à l’autre, deux listes, où l’âme n’a pas sa place. Durant la récitation du poème, comme à Tou Scene à Stavanger en 2006, Btffn joue du rapport entre la nudité et de la vulnérabilité de son corps, et l’arme imprimée en noir sur son ventre. Par sa performance, Btffn donne chair à la mise en éclipse de l’humanité de l’Homme en jeu dans la violence de l’énumération glaciale constituant le poème. Son corps devient hyperréalité de la corporéité humaine, choséité même de l’Homme inventorié et déshumanisé. Son corps devient le scandale et l’obscénité de l’Homme victime, de l’Homme absent à son humanité même.

La polarité qui se manifeste entre “Bånsåm” et la performance “Billots dagues coutelas” se retrouve dans nombre de projets d’Agnès Btffn. En effet, le jeu de contrastes entre le dynamique et le figé, entre l’action et la choséité anime la plupart de ses travaux, qu’il s’agisse de réflexions esthétiques sur la forme et le statut de l’œuvre d’art, ou bien de projets aux accents de pastorales. Contre la sclérose de l’art en des formes clichées aisémment consommables, Btffn oppose la performance, l’action et la diversification des formes plastiques d’expression. Contre la choséification de l’humain et la fragmentation du corps social, Btffn oppose la rencontre, l’échange, la communion.
Une tension existentielle traverse l’ensemble de l’œuvre d’Agnès Btffn qui cherche par une pluralité de moyens à déborder le figé pour célébrer la vitalité, la prise de conscience de notre présence au monde. Btffn nous invite à reparcourir le chemin de la prise de conscience de nos rapports aux choses, de nos rapports aux autres, et de notre rapport au monde. Par une nouvelle cérémonialité, elle nous invite à la redécouverte d’une mystique de l’existence, une mystique à expérimenter nous-même par delà les dogmes prédonnés, figés, désincarnés.
Comme signe premier de cette invitation, l’artiste nous donne son nom: Agnès Btffn.

Pour l’Etat civil, Agnès Btffn s’appelle Agnès Braastad-Tiffon. Braastad-Tiffon, le nom d’une famille célèbre pour son cognac exporté dans le monde entier. “Btffn” se veut ainsi d’abord l’abréviation du nom ”Braastad-Tiffon”. Mais plus que la simple abréviation d’un nom de famille, “Btffn” est un identifiant aux qualitiés expressives propres. “Btffn” est un nom difficilement prononçable dont l’étrangeté phonétique contraste avec le prénom Agnès. Tandis que ce prénom marque une identité claire et une forme de proximité, d’amicalité, le nom “Btffn” exprime l’inverse: la non-familiarité et l’étrangeté. Comme nom identifiant, ”Btffn” n’est pas sans rappeler l’iconoclasme du tétragramme marquant l’interdit judaïque de figurer le nom de Dieu: JHWH, Jahweh. Un interdit, moins pour marquer le respect envers Dieu, que pour marquer son incernabilité, son illimitation, son irreprésentabilité. Parce que le nom emprisonne, limite, identifie, choséifie.
Par l’étrangeté que “Btffn” crée par rapport à l’identité et la signification sociale du nom ”Braastad-Tiffon”, l’artiste peut avoir voulu exprimer sa non-limitation individuelle aux cadres identitaires fortement marqués de sa famille. Comme un procès iconoclaste,”Btffn” illimite et déborde l’identité Braastad-Tiffon en l’ouvrant à l’indéterminé, de la même manière qu’Agnès Braastad-Tiffon se trace un destin ouvert et singulier au sein de sa famille. Mais plus encore que cette dimension psychogénéalogique, ce que nous montre l’identifiant ”Agnès Btffn”, c’est la tension de connu et d’inconnu, d’identité et d’insondable altérité, qui caractérise et anime chaque être singulier que nous sommes. Synthèses de fini et d’infini, nous sommes chacun les icônes de l’énigme du monde. C’est dans la béance même de cette ouverture iconique que l’œuvre d’Agnès Btffn nous invite à plonger.


Sylvain Berland, master en histoire de l’art

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